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Rafale belges: une belle histoire …

… Ou juste une bonne blague ?

Le 22 décembre 2015, le gouvernement belge confirmait sa volonté d’acquérir 34 nouveaux avions de combat multi-rôles, pour remplacer sa flotte de 54 F-16, entre 2023 et 2028. Un document de 247 pages fut diffusé le 19 mars 2017: sous le titre de ‘Belgian Defence Air Combat Capability Program –  Request For Government Proposal’, RFGP, ce document détaille les caractéristiques attendues pour ce futur système de combat aérien. Il fixe également les règles du jeu pour la compétition qui s’annonce.

Force Aérienne belge et Koninklijke Luchtmacht …

En termes généraux, le dimensionnement de la capacité belge de combat aérien doit lui permettre d’assurer simultanément la mission de QRA/Police aérienne avec deux avions (en alternance avec la KLu néerlandaise) et de contribuer à des opérations extérieures avec 6 avions, pendant une durée illimitée.

… de facto des partenaires de premier rang dans cette affaire

Même si cette compétition ne revêt pas la même importance que le ‘marché du siècle’, à la fin des années 70, qui avait vu le remplacement des F-104G de quatre pays (Belgique, Danemark, Norvège, Pays-Bas) par le F-16A de General Dynamics, il n’en revêt pas moins une forte importance symbolique. En effet, trois des pays cités ont déjà choisi le Lockheed-Martin F-35A pour remplacer leur flotte de F-16 … Le Dassault Rafale, un des deux autres compétiteurs avec l’Eurofighter, n’a pas encore été choisi par un pays d’Europe, membre de l’OTAN. Le F-35A/B, malgré des qualités opérationnelles encore discutées, a en outre été choisi par le Royaume-Uni, l’Italie, sans parler de pays non européens comme la Turquie et Israël.

Le F-35A est vendu comme avion de 5e génération standard de l’OTAN. Est-ce que ce n’est pas un peu trop ?

La Belgique indique qu’elle recherche un partenariat gouvernemental de long terme pour mettre en service le nouvel avion de combat et son système, et soutenir sa mise en œuvre sur le long terme, jusqu’en 2058. Par conséquent seule une nation puissante et stable dans ses alliances est capable de lui offrir le partenariat souhaité pour son avion de combat futur. A peine le document RFGP était-il publié que deux compétiteurs potentiels, le Super Hornet et le Gripen E, se retiraient de la compétition, logiquement. L’acquisition de ce futur système de combat aérien s’inscrit en effet dans le cadre d’un accord inter-gouvernemental et intra-OTAN: la Suède n’étant pas membre de l’OTAN, le Gripen était-il de facto non éligible ? De leur côté, les USA pouvaient-ils présenter le F-18 en plus du F-35 ?

F-35A au RIAT 2016, avec un ciel si bas qu’un canal s’est perdu …

Le document officiel belge permet-il de discuter les chances respectives des trois compétiteurs restants ? La France a-t-elle vraiment ses chances dans cette compétition face au géant US, toujours clef de voute de l’alliance otanienne ?

Selon les USA, le Rafale serait un avion de la génération précédente …

Un système global, pleinement opérationnel de 2030 à 2058

En premier lieu, le RFGP indique que la nouvelle capacité aérienne belge sera employée globalement dans le monde, avec un focus sur l’aire de responsabilité de l’OTAN. Le partenariat débutera dès la signature de l’accord inter-gouvernemental, avec une phase initiale qui s’achèvera le 31 décembre 2030 par la capacité opérationnelle complète du système. Cette phase couvrira tous les domaines techniques, logistiques et humains de la mise en service du système, avec la livraison des premiers avions et de leur support en 2023. La période suivante court jusqu’en 2058, avec le maintien en pleine capacité opérationnelle du système et sa mise à jour continue. Le pays fournisseur doit donc montrer une structure industrielle et gouvernementale sans faille.

Typhoon 2011 11-26

Le Typhoon: il conserve son ADN originel d’avion de défense aérienne. De plus, l’Italie et le Royaume-Uni lui ont déjà trouvé un complément pour l’air-sol … le F-35. Pas mal de boulets sous les ailes pour l’Eurofighter, donc …

Le RFGP donne des clefs importantes sur le mode de sélection de l’offre, à savoir le barème de notation des propositions gouvernementales. La capacité militaire du système est évaluée selon cinq volets qui représentent 57% de la notation: 21% pour l’efficacité en mission, 16% pour le partenariat et la coopération militaire, 8% pour le potentiel d’évolution future, 6% pour l’employabilité et la déployabilité, et 6% pour le support technique et opérationnel. L’aspect financier (coût total de possession du système) pèsera 33% de la note et un aspect protection des intérêts essentiels de sécurité, 10%.

La quotation modérée de l’aspect ‘efficacité en mission’ et le poids somme toute faible du volet ‘coût’ suggèrent que la sélection se fera beaucoup sur les aspects stratégiques, logistiques et la garantie offerte pour assurer le MCO sur le long terme.

Le F-35A est-il vraiment capable d’établir la supériorité aérienne lors d’une entrée en premier ? Ou bien a-t-il besoin du F-22 ?

L’avion doit être complètement ‘swing-role’, c’est-à-dire pouvoir changer complètement de mode en cours de mission, être capable de mener sa mission dans un environnement fortement hostile, par tous les temps bien sûr. En mission, il doit être peu dépendant des aides extérieures (AWACS par exemple). La flotte de 34 avions doit pouvoir générer annuellement 9150 heures de vols dont la moitié en opérations extérieures, et avec une disponibilité technique de 70%. Lors des opérations extérieures la Belgique recherche un haut niveau de coopération avec la nation partenaire, soit en bi-latéral soit en multi-latéral.

Le Rafale F3.R est extérieurement semblable au F3.O actuellement en service en France et en Égypte

Les jalons principaux de la mise en service sont les suivants:
– premières livraisons (4) en 2023
– première capacité opérationnelle (QRA) en 2025
– capacité opérationnelle initiale (IOC) et aptitude aux opérations extérieures mi-2027
– pleine capacité et livraison des 34 avions en 2030.

Les deux plates-formes de Florennes et de Kleine Brogel seront pleinement opérationnelles sur le nouveau système. Vu le tempo, il semble exclu qu’un constructeur puisse développer une nouvelle version d’un avion existant (style F-35D ou Rafale F4).

Pour avoir une idée de la performance demandée au nouveau système (et à ses utilisateurs), il a été nécessaire de se pencher sur les 6 scénarios de mission exposés dans l’annexe C du RFGP.

Six scénarios pour un système de combat aérien

Les six scénarios se distinguent soit par la forte opposition attendue (1 et 2), soit par la grande complexité tactique (3 et 4), soit encore par le très haut niveau de menace ou l’aspect swing-rôle de l’engagement.

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Scénario 1: Defensive counter air

Objectif: établir une CAP lors d’un débarquement par la mer sur un territoire OTAN soumis à des incursions ennemies – 4 avions pendant 1 heure.
Attaques du camp opposé: un missile de croisière KH-555. Puis un sweep de 2×2 Su-35 précède un strike package de 2×2 Su-34 protégé par 2×2 Su-30.

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Scénario 2: Air Interdiction

Objectif: affaiblir le camp opposé lors d’opérations offensives coalisées – 4 avions.
Attaquer des cibles situées dans 4 zones différentes, à 350 nautiques de la base d’opérations: une salle d’opérations et de commandement, un pont suspendu, 8 hangarettes avec leurs avions, 4 avions de type A-50U Mainstay.
Opposition: six sorties de Mig-29 et Su-30 supportées par un A-50. Un système intégré de défense aérienne et des missiles SA-10, -15, -17, -20, -22 et -24.
Le scénario mentionne qu’une bombe de 2000 lbs ou plus peut être nécessaire.

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Scénario 3: Strike Coordination and Reconnaissance

Objectif: une opération coalisée ONU étant en cours, protéger une zone rebelle bleue contre un régime oppresseur – 4 avions engagés séparables en deux patrouilles. Nuages sur la zone.
Localiser et détruire toutes les cibles opposantes autour de la zone bleue, assister les éléments amis. Donner les informations à une patrouille alliée de 4 avions. Menaces: missiles non intégrés SA-15, -17, -24, Mi-24, drones Heron-TP.

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Scénario 4: CAS

Objectif: une opération dirigée par l’OTAN sous mandat de l’ONU protégeant un pays contre une action de déstabilisation globale par une entité non-étatique, fournir deux avions sur zone, et 2 avions en alerte sur un terrain proche.
Zone d’opérations à 300 nautiques de la base, ravitaillement en vol sur zone.
Opposition Mi-24, SA-11, -24, Crotale, ZSU-2, Stinger.
Éléments amis: trosols, 2 avions de combat, Reaper, Apache, Chinook (tous L-16). En cours d’engagement, deux hélicos sont abattus et les équipages doivent être extraits. Les avions CAS font la coordination des opérations.

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Scénario 5: SEAD

Objectif: dans le cadre d’une opération dirigée par l’OTAN, la mission est dirigée contre le système de défense aérienne intégré de l’opposant et consiste à faire cesser la menace d’un système de S-300 et de son centre de commandement (deux sites différents). La patrouille est constituée de 4 avions. Le ravitaillement en vol a lieu 50 nautiques après le décollage et 100 nautiques avant les batteries de SAM, le centre C2 est à 250 nautiques à l’arrière des sites de lancement. Mission de nuit, temps clair.
L’opposition aérienne est composée de 4 chasseurs JF-17, missiles Roland, SA-10, -17, -20, -22, -24.

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Scénario 6: ISR

Objectif: dans le cadre d’une offensive dirigée par l’OTAN, la campagne aérienne se focalise sur les centres du pays opposant et ses capacités à tirer des missiles balistiques. La mission est menée par deux avions, elle consiste à mener une reco post-strike sur une cible frappée, à collecter du renseignement ISR sur une seconde zone d’objectifs (SAM site, bâtiments, avions, …). Localiser et détruire 4 lanceurs de missiles dans la zone 2 et rechercher dans une zone 3 deux lanceurs de missiles en mouvement vers une zone de lancement.
L’opposition aérienne est composée de 2 chasseurs J-16, et de missiles SA-10, -15, -17 et -22 fonctionnant dans un système intégré.

So what ?

Dans un cas, le document RFGP suggère l’emploi d’une bombe (guidée) d’une tonne au moins, charge qui est compatible avec l’emport en soute dans un F-35. Quatre des scénarios se déroulent dans un environnement OTAN. Cinq des scénarios sont de type air/sol. Tout en n’étant pas ‘du métier’, on a plusieurs fois l’impression que la charge de travail énorme demandée aux pilotes serait plutôt compatible avec un avion biplace. Le flux d’informations reçu et transmis requiert des capacités numériques hors du commun pour le nouveau système d’armes.

Pas de doute: dans certains scénarios un biplace est un atout ++

La nature des scénarios imposés ne semble pas privilégier un avion qui a été conçu davantage pour des missions air-air, comme l’Eurofighter, mais plus un avion conçu pour l’air-sol, comme le JSF F-35, ou un avion multi/swing role. A l’exception du scénario 1, le ravitaillement en vol est prévu dans les missions, au moins avant la phase d’attaque, ce qui suppose l’absence d’effet surprise, même pour un avion qui aurait une signature radar très réduite en secteur frontal.

Un système 100% OTAN

L’ensemble du document suggère qu’un système d’armes qui serait le nouveau standard OTAN est souhaité, tout comme la demande d’un partenariat gouvernemental fort tout au long de la durée de vie du futur avion/système. Appel du pied au F-35 ? Cela fait belle lurette que le système Rafale F3 a démontré sa totale interopérabilité avec les dispositifs OTAN.

Le traité belgo-néerlandais de défense aérienne commune (QRA commune de deux avions assurée en alternance par chaque pays) n’implique pas que l’avion employé soit d’un type unique, donc n’implique pas l’achat par la Belgique des mêmes F-35A que les Pays-Bas.

100% OTAN ne veut pas dire 100% USA … c’est même tout le contraire !

Pour le scénario 5, suppression et destruction des systèmes de défense aérienne ennemis, est-ce qu’un missile anti-radiation (type HARM), non intégré au système Rafale actuel, représente un gros avantage par rapport à des missiles ou bombes guidées radar/laser/GPS ? Bonne question …

Pour finir, si l’essentiel des aspects techniques et diplomatico-stratégiques nous échappe, il est intéressant de glisser un point de vue historique. Au début des années 60, pour remplacer sa flotte de Hunter et de CF-100 Cannuck de chasse, la Belgique avait choisi le F-104G Starfighter (100 G et 12 TF-104G), à l’instar de la majorité des pays de l’OTAN (à l’exception des USA qui délaissèrent très vite cet avion un peu particulier …).

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Le F-104G : face à un opposant, son seul salut … à fond la manette !

La plupart de ces Lockheed furent produits sous licence dans différentes usines d’Europe. Lorsque vint le moment de remplacer sa flotte de F/RF-84F d’attaque au sol, en 1968, les Belges choisirent le Mirage 5 (BA/BD/BR), qui fut produit en grande partie par la SABCA belge (en partie filiale de Dassault). A la même époque, les Pays-Bas et la Norvège avaient opté pour un mix 100% US de F-104 et de F-5, tandis que le Danemark jouait une carte suédoise, avec le SAAB 35 Draken, pour compléter sa flotte de F-104G.

On verra donc bientôt si l’Histoire peut être utile pour prédire l’avenir …

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