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Eurofighter : 10 ans de service dans la Luftwaffe

Dix bougies pour les Eurofighter outre-Rhin

Les 10 ans de service de l’EF 2000 Eurofighter de la Luftwaffe ont été commémorés en août dernier, lors du meeting (arrosé) de Laage. C’est donc l’occasion du faire un premier bilan des états de service de l’homologue allemand du Rafale

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Les livraisons d’Eurofighter à la Luftwaffe, comme celles de Rafale à l’Armée de l’Air

Les origines

L’EF 2000 Eurofighter (ou Typhoon) a connu un développement long et mouvementé. Les premières études ayant abouti à l’avion actuel sont dues aux travaux de ce qu’était alors Messerschmitt Bölkow Blohm (MBB), qui en 1978 proposa son Taktischen Kampflugzeug der 90er Jahre (avion de combat tactique des années 90).
Sa configuration en aile delta, canards de grande dimension, très en avant de la cellule, et large prise d’air sous fuselage se retrouve en effet encore aujourd’hui. A noter qu’à l’origine, l’appareil était prévu bidérive. Un peu plus tard, MBB se rapprocha des Anglais de British Aerospace, dans un contexte douloureux de remise en cause du projet pour des raisons budgétaires et politiques.

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L’architecture de l’Eurofighter est très proche de celle du TKF90 initial

Malgré cela, les partenaires germano-britanniques sont rejoints fin 1983 par la France, l’Espagne et l’Italie. La France claque la porte assez rapidement pour développer seule le Rafale (avion conçu multi-role dès l’origine), tandis que les quatre associés restants s’accordent pour développer un chasseur de supériorité aérienne, optimisé pour le combat BVR (Beyond Visual Range) avec une capacité air sol. Soit un projet assez éloigné de l’avion de combat tactique souhaité par la Lutfwaffe à l’origine …

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Les Eufie allemands font avant tout de l’air-air

En 1988, le consortium Eurofighter est créé, et la phase de développement de l’EFA (European Fighter Aircraft) commence, sur la base des travaux antérieurs et du projet britannique EAP (Experimental Aircraft Programme). En 1989, le chamboulement géopolitique lié à la chute du Mur de Berlin est à deux doigts de porter un coup fatal au projet, qui est finalement maintenu, avec quelques modifications notables, notamment un développement accru des capacités air-sol du chasseur. Autre effet induit : une réduction significative des commandes confirmées par les partenaires.
On a connu gestation plus sereine….

Les commandes allemandes

En Allemagne, l’objectif affiché à l’origine du projet était fixé à la livraison de 295 avions, dans le courant des années 90. Finalement, ce sont 180 (puis finalement 143) avions qui seront livrés … à partir de 2004 et jusque 2018. Les commandes allemandes ont été divisées en trois tranches : 48 avions de la tranche 1, 68 de la tranche 2 et 68 (réduits à 27 en 2013) de la Tranche 3.

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Le JG 73, qui fait aussi OTU pour les Eufie allemands, à Laage

Les Eurofighter de la tranche 1 sont orientés ‘défense aérienne’, et entraînement s’agissant des 16 biplaces. Les avions de la tranche 2, qui devraient tous être livrés fin-2014, sont multiroles (capacité complémentaire ouverte à l’air-sol, avec notamment la possibilité d’emporter jusque 6 BGL, une performance air-air améliorée, et une ouverture vers la reconnaissance ). La tranche 3 est en l’état actuel du développement dotée d’une avionique assez similaire à la tranche 2, avec des modifications structurelles permettant notamment l’emport de Conformal Fuel Tanks (CFT).

En service dans la Luftwaffe

Le premier appareil de série, un biplace, fait son premier vol en 2003. Il est suivi de 5 autres biplaces, affectés à la Wehrtechnische Dienstelle 61 (le CEAM allemand, basé à Manching, Bavière) pour former le premier cercle des instructeurs sur la machine et qualifier les premiers pilotes.

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La Luftwaffe compte 16 biplaces, utilisés pour l’entraînement

Le JG 73 Steinhoff : conversion et entraînement en ex-Allemagne de l’Est

En 2004, les avions reçoivent leurs serials en 30+ et 31+, et la phase de conversion et d’entraînement des nouveaux pilotes (ainsi que la formation des instructeurs) est alors transférée au JG 73 Steinhoff, à Laage, qui devient alors la première unité d’active à être dotée de l’appareil. Située en plein territoire de l’ex – Allemagne de l’Est, Laage était la base la plus moderne des Luftstreitkräfte (Armée de l’air est-allemande). Achevée en 1987, elle équipait deux unités de Su 22 M4 et M3K Fitter, dont une navale (JBG 77 et MFG 28). Flambant neuve et bien équipée, elle a donc naturellement été conservée par la Luftwaffe réunifiée, et a donc accueilli la JG 73, refondée sur les cendres du JaboG 35, et d’abord composée d’un Staffel de F-4F et d’un Staffel de MiG 29 Fulcrum.

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Eurofighter du TKG 73 pourvu de deux maquettes de missiles IRIS-T

Si à l’origine les équipages d’Eurofighter sont constitués d’anciens chasseurs expérimentés sur Phantom, des formations initiales sont organisées dès 2008, où des jeunes pilotes brevetés, sortant de la Euro Nato Joint Jet Pilot Training School de Sheppard AFB (Texas), sont directement formés sur l’avion. La même année, et même si la formation lui reste dévolue, l’escadre reprend vocation à assumer, si le besoin s’en fait sentir, un rôle de pleine unité de combat. A ce titre, elle se voit assigner, en mission secondaire, la QRA Nord, en complément du JG 71 à Wittmund, encore doté, à cette époque, de F-4F.

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Contrairement au Rafale, l’Eurofighter possède un très gros aérofrein ‘à la F-15’

Dans un avenir relativement proche, il est probable que la mission de conversion soit transférée au Fliegerisches Ausbildungzentrum der Luftwaffe (centre d’entraînement aérien de la Luftwaffe) à Holloman AFB, au Nouveau Mexique, comme ce fut le cas pour les F-104, Phantom et encore aujourd’hui Tornado : 24 Eurofighter prendraient donc la direction des Etats-Unis, pour y rejoindre les 14 Tornado stationnés sur place.

Les Eufies méridoniaux : les chasseurs du JG 74 Mölders

Après les cieux de la Poméranie Orientale, c’est cette fois dans le cadre plus enchanteur de la Bavière que les Eufies connaissent leur deuxième affectation, au sein du JG 74, à Neuburg an der Donau. Les 4 premières machines sont arrivées en juillet 2006, pour ne devenir pleinement opérationnelles et assumer seules la QRA sud qu’à compter de juin 2008. Jusqu’à cette date en effet, l’Alarmrotte (l’appellation locale de la QRA, ou encore Permanence Opérationnelle) était encore assumée par un Schwarm de Phantom.

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Le TKG 74, ex-JG 74, a une longue tradition de DA derrière lui

En 2010 et jusque début 2011 toutefois, Neuburg fut une plate-forme souvent bien calme. En effet, dès lors qu’il était nécessaire de former entre 14 et 16 nouveaux pilotes chaque année, et que les moyens du JG 73, à Laage, s’avéraient encore un peu courts, pilotes, machines et techniciens bavarois prirent le cap du nord-est. Cette procédure de centralisation vit le JG 73 devenir provisoirement un super wing de plus de 36 machines.

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Pour devenir ‘Tigre’, il faut que le TKG 74 fasse de gros efforts …

Toutefois, les années se suivant mais ne se ressemblant pas toujours, 2011 fut au contraire assez active à Neuburg, le JG74 ayant pris une part importante dans la conversion et la montée en puissance de la troisième unité dotée d’ Eurofighter, le JagdbomberGeschwader 31 Boelcke, basée à Nörvenich. Mission accomplie, les Bavarois ont alors pris le temps de devenir membres en probation de la NATO Tiger Association, reprenant ainsi la qualité de « Tigres » de leurs voisins de Lechfeld, le JaBoG 32, équipé de Tornado ECR jusqu’à sa dissolution en 2013.

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L’Eurofighter bénéficie d’un rapport poussée/poids très élevé

En remportant le trophée de la plus belle livrée (question de goût …), au Tiger Meet de Schleswig -Jagel, en juin dernier, dès sa deuxième participation, l’unité a d’ores et déjà montré sa détermination à devenir tigre de plein exercice, qualité qui devrait probablement lui être allouée assez rapidement. Le JG 74 est traditionnellement une unité de chasseurs. Les avions affectés à la QRA sont équipés de missiles à courte portée Iris-T (acronyme pour Infra Red Imaging System Tail/Thrust Vector Controlled (système d’imagerie infrarouge contrôlé par poussée vectorielle).

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Les Eufie du Mölders montent la garde en Bavière, en attendant les opex

L’histoire de ce missile européen sous maîtrise d’oeuvre allemande commence dans les années 80, lorsque les membres de l’OTAN signent un accord aux termes duquel les Etats-Unis se chargeraient du développement d’un missile air-air à moyenne portée pour remplacer l’AIM-7 Sparrow tandis que le Royaume-Uni et la RFA concevraient un missile à courte portée pour prendre la relève de l’AIM-9 Sidewinder. Les travaux américains aboutissent à l’AIM-120 AMRAAM, alors que les Germano-Britanniques travaillent à l’AIM-132 ASRAAM.

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L’Eurofighter est pour l’instant doté d’un radar à antenne mécanique

Toutefois, après la réunification, la Luftwaffe hérite d’un grand stock de missiles Vympel R-73 Archer soviétiques, en dotation sur les MiG 29, et en conclut que cette arme s’avère à la fois beaucoup plus manoeuvrable et meilleure dans l’acquisition et la poursuite des cibles que la plus récente déclinaison de l’AIM-9. Cet examen comparatif amène les autorités allemandes à remettre en question les choix faits pour la cellule de l’ASRAAM, et notamment l’absence de poussée vectorielle.
En conséquence, l’Allemagne s’est retirée du projet en 1990, forçant la Grande-Bretagne à trouver un capteur de remplacement afin de mener à terme le développement du projet autrefois commun. La Luftwaffe s’est donc orientée vers l’Iris-T, d’une portée inférieure à l’ASRAAM mais semble-t-il plus agile et efficace dans son domaine de tir.

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Un Typhoon de la RAF (11 Sqn), armé jusqu’aux dents pour la DA

La configuration des avions affectés à l’Alarmrotte, « simplement » composée de deux Iris-T, est beaucoup plus légère que celle des avions britanniques affectés à la même mission, puisque ces derniers n’emportent rien moins que 4 ASRAAM et 4 AMRAAM. Même si la Luftwaffe bénéficie d’une dotation de ces derniers missiles, ont les voit relativement peu fréquemment accrochés sous les avions. En tout état de cause, la fin de son utilisation au sein de la Luftwaffe est d’ores et déjà fixée à 2018, date à laquelle il sera remplacé par le MDBA Meteor.

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Les IRIS-T passent pour être les meilleurs missiles à courte portée

Le Boelcke, première unité à tradition « mud » sur Eufie

Comme à Neuburg, l’arrivée des Eurofighter à Nörvenich, fief du JBG 31, (Rhénanie du Nord, près de Cologne) fut lente, progressive et discrète. Si les quatre premiers avions sont arrivés fin décembre 2009, l’unité apprit la machine entre Laage et Neuburg, pour ne devenir pleinement opérationnelle qu’en mars 2012. A cette occasion, elle prit en charge la QRA Nord, en remplacement des Phantom de Wittmund, en mission Baltic Air Policing en Islande.

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Le TKG 31 Boelke, une escadre qui n’a changé ni de numéro, ni d’insigne

Toutefois, et même si toutes les formations de combat de la Luftwaffe portent depuis octobre 2013 le vocable unique de TacktischesluftwaffenGeschwader, pour insister sur le caractère omnirole de l’Eurofighter, et par conséquent la vocation pluridisciplinaire de chaque unité (à l’instar du Rafale en France), l’escadre de Nörvenich a en théorie vocation à être plus orientée air-sol que son homologue bavaroise. En théorie seulement , car force est de constater que la présence d’armement air-sol sur les Eurofighter de la Luftwaffe est jusqu’à maintenant encore très peu observée, hormis au sein de la WTD 61 à Manching (le CEAM local, précité). Ainsi, d’ici à 2015-2016, l’unité peut espérer recevoir une dotation de GBU 16/48 Enhanced Paveway II, soit des bombes Mk 83 de 450 kilos, avec un guidage laser ou GPS, couplées à un pod de désignation Rafael Litening II.

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Pour l’instant, les Eufie du TKG 31 pratiquent l’air-sol surtout en théorie

A l’avenir, cet équipement devrait être complété par le missile de croisière MAW Taurus KEPD-350, capable de projeter à 350 km, de façon autonome une charge militaire de 495 kg. Le Taurus équipe déjà les Tornado et devrait être intégré sur Eurofighter d’ici la fin de cette décennie.
Enfin, une capacité Recce devrait également être introduite, sous la forme des nacelles Rafael Recce Lite elles aussi déjà en service sur Tornado.

Le Tacktischeluftwaffengruppe Richthofen

Dernière unité active sur F-4F, le Richthofen (ex-JG 71) devait être entièrement rééquipé en Eurofighter. La réduction des commandes et notamment l’annulation de la tranche 3B n’a pas permis la réalisation de ce projet. Toutefois, afin de préserver cette unité emblématique, et lui permettre de rester stationnée à Wittmund, tant pour des raisons économiques (la base est un gros employeur dans cette région de la Basse Saxe qui n’est pas, loin s’en faut, la plus pourvoyeuse d’emplois en Allemagne), que pour des raisons militaires (l’accès aux couloirs aériens réservés, au dessus de la Baltique), il a été décidé de créer un troisième Staffel à Nörvenich, pour constituer un détachement permanent à Wittmund. Le nombre d’avions croît progressivement, pour culminer à 20 machines à l’horizon 2018. Les avions de ce détachement arborent l’insigne du Boelcke sur la dérive (ou celui d’autres unités, en fonction des rotations des avions), mais également celui du Richthofen, au dessous du cockpit.

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Dissoudre le ‘Richtofen’, cela aurait été comme dissoudre le 1/2 Cigognes …

Un premier bilan

L’Eurofighter connaît au sein de la Lutwaffe une montée en puissance lente, mais effective : au rythme d’un avion par mois, quelque 120 avions ont aujourd’hui été livrés. L’Eufie est devenu l’avion de combat de référence en Allemagne, puisqu’il a désormais totalement remplacé les Phantom, et est en train de faire de même s’agissant des Tornado. Mais évidemment, c’est loin d’être un remplacement nombre pour nombre …

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L’Eurofighter dispose de bons atouts pour devenir un chasseur-bombardier efficace

Sa capacité air-air est reconnue (l’avion a été, à l’origine, conçu pour cela), la fonction air-sol restant encore, à l’heure actuelle, bien théorique … alors que c’était la mission prioritaire assignée à l’avion, à l’origine du projet. La Luftwaffe va donc confier sa capacité d’attaque à ce qui était à l’origine un chasseur. Ce n’est pas la première fois, puisque tel avait déjà été le cas avec le F-104, avec des résultats … discutés.

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Photographié par Marcel Fluet à Mérignac, en 1984, un F-104G du JaBo 32

L’avenir nous renseignera peut-être sur la réelle capacité multirole de ce vecteur, si l’Allemagne décide d’impliquer ses Eurofighter dans les opérations extérieures. Mais gardienne de son orthodoxie budgétaire, peut-être décidera-t-elle de se reposer sur les interventions (coûteuses) de ses partenaires européens, notamment la France, quitte à fustiger ensuite leur manque de rigueur dans la gestion des déficits …

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