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Drapeaux verts sur l’Angleterre

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Depuis quelque temps maintenant, les avions de combat de la Force Aérienne Royale Saoudienne sont observés en Europe, alors que les armées de ce pays peu communiquant s’avéraient quasi-invisibles de l’extérieur. En avril dernier, les spotters français ont ainsi pu admirer à Nancy une délégation de F-15C/D, venus s’entraîner une quinzaine de jours.

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Quelques mois auparavant, c’est cette fois les unités de Tornado et de Typhoon qui ont largement été photographiées en Angleterre, à Coningsby (Lincolnshire), la principale base de défense aérienne britannique. Revenons ici sur ce dernier événement, l’exercice français ayant par ailleurs déjà été largement couvert.

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Avant toute chose, il est permis de s’interroger sur les raisons d’un tel changement de politique des forces de défense saoudienne. Pour cela, quelques repères historiques peuvent s’avérer utiles…

L’Arabie Saoudite : Un royaume familial, apparu avec la bienveillance britannique

Le Royaume d’Arabie Saoudite a pour origine les conquêtes successives, à partir de 1902, d’un Sheik : Abdul Aziz Ibn Abdul Rahman Al Faisal Al-Saoud, partisan d’un mode de gouvernement où le religieux et le politique sont intimement liés, et au sein duquel est prônée une application stricte des règles de l’Islam. Après avoir mis la main sur Ryadh et la province du Nejd, son poids politique fut reconnu par les Ottomans, qui le nomment Wali (Préfet) en 1914.

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Avec le déclenchement de la première guerre mondiale, Abdul Aziz se rapproche graduellement des Britanniques, en guerre avec l’Empire Ottoman, et poursuit ses conquêtes. Il se rend ainsi maître des territoires du Hejaz, Asir et Al Hasa. En 1927 est signé le traité de Djeddah par lequel il renonce à toute extension du territoire saoudien au détriment des souverains protégés par Londres, tandis que les Britanniques reconnaissent le statu-quo.
Le royaume d’Arabie Saoudite est fondé officiellement le 22 septembre 1932. Abdul Aziz décède en 1953, la continuité de la dynastie des Saoud étant assurée, encore aujourd’hui, par ses descendants.

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Le rapprochement avec les Etats-Unis, non sans arrière-pensée

En février 1945, le Pacte de Quincy est conclu avec les Etats-Unis. Cette alliance stratégique engage ces derniers à protéger militairement la dynastie des Saoud, en échange d’un accès au pétrole et la construction de la base de Dharhan. Cet accord s’applique encore aujourd’hui. Il faut en effet savoir que des explorations diligentées dans les années 30 ont conclu que le pays détient les plus grosses réserves pétrolières mondiales.

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Cette double alliance se traduisit dans l’équipement de la Royal Saoudi Air Force, la Force Aérienne Royale Saoudienne (Al-Quwwat Al-Jawwiya Al–Malakiya As Sa’Udiya), qui fut créée en 1923. Après une première phase où son parc est essentiellement composé d’avions d’écolage, elle obtient ses premiers jets (20 Vampire FB 52 et 20 F-86 F) à la fin des années 50.

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Elle rentrera dans la modernité au cours des années 60 avec la mise en service de 40 English Electric Lightning (pilotés par des pakistanais sous contrat), complétés par une flotte de 120 F-5 E et F américains. Aujourd’hui, elle repose essentiellement sur une flotte composée de Tornado IDS (87 exemplaires), F-15 (120 C/D, 70 S, et à venir, 83 SA, commandés en 2011, et 32 Eurofighter Typhoon, sur 72 en commande.

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Le pays a l’habitude de conclure d’énormes contrats militaires, sous forme de « packs ». Ainsi, les fameux contrats « Al Yamamah » ayant conduit à la livraison des Tornado, prévoyaient également, entre autres choses, la refonte complète du cursus d’entrainement local, par l’acquisition de Pilatus PC-9 et de Hawk Mk 65 A.

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Pour l’anecdote, Il convient de noter qu’une partie des F-15 a été reçue pour pallier les déficiences des 24 Tornado F3 qui n’ont pas connu, sous les cieux saoudiens, une longue et brillante carrière, en raison d’endémiques problèmes de radar. D’autres F-15 C ont été livrés en prélude à la guerre du Golfe, par prélèvement sur la dotation des 32nd TFS de Soesterberg, et 53rd TFS de Bitburg, bien connus des (heureux) spotters européens de l’époque.

Les tensions avec l’Amérique

La présence militaire américaine, amplifiée dès les prémices de ce qui allait être la première guerre du golfe, en 1990, est de plus en plus contestée par la population. De leur côté, les Etats-Unis, depuis la découverte de gisements pétrolifères en Alaska et leur décision d’exploiter le gaz de schiste présent sur leur territoire, deviennent moins dépendants sur le plan énergétique, et tentent, sporadiquement, des rapprochements avec l’Iran, chiite, et ennemi n°1 des sunnites saoudiens. Le mariage de raison en prend donc un coup dans l’aile.

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De surcroît, l’Arabie Saoudite a, lors des révolutions arabes, notamment en Tunisie et Egypte, soutenu les régimes en place. Elle a donc déplu. Par ailleurs, le wahabisme et le salafisme, courants du sunnisme répandus en Arabie Saoudite, sont revendiqués par des organisations terroristes parmi lesquelles figure Al Qaida. De quoi troubler plus d’un diplomate américain.

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Ceci d’autant plus qu’Israël voit d’un très mauvais œil l’équipement saoudien en avions américains performants, et use de toute son influence pour que le matériel livré soit dégradé. C’est très précisément ce qui s’est produit avec le F-15S, pas au niveau du F-15E ou à plus forte raison du F-15I employé par la Heyl Ha’ avir.

Une réorientation de la diplomatie saoudienne ?

L’Arabie Saoudite semble donc en recherche d’alliés, intéressés par un rapprochement diplomatique, militaire et industriel. C’est donc dans ce contexte que des avions saoudiens se déploient de plus en plus fréquemment en France et en Angleterre, à l’occasion des Exercices Green Shield.

Green Shield

Quatre ont déjà été organisés avec l’Armée de l’Air française, dont le dernier en date, à Nancy Ochey en avril dernier, comme déjà évoqué. Deux ont été également organisés en partenariat avec la RAF, à Lossiemouth en 2007, et donc à Coningsby en 2013.

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Du 23 août au 17 septembre 2013, la base aérienne de Coningsby a vu débarquer un contingent de quelque 300 militaires saoudiens, venus avec huit chasseurs de combat et leur matériel d’appui, soit 4 Tornado IDS du Squadron 75, 11e Wing, 3 Typhoon FGR 5 et un biplace T54 du Squadron 3, 2e Wing. Les Tornado sont habituellement basés à Dharhan (King Abdullah Aziz Air Base), les Typhoon étant quant à eux stationnées à Taif (King Fahd Air Base).

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Les Britanniques avaient eux aussi, pour l’occasion, vu les choses en grand, dans la mesure où les unités résidentes à Coningsby (les 3, 11, 29 et 41 Sqn) avaient été renforcées par des représentants de la Tornado Force basés à Marham. C’est ainsi que les Squadron 2, 9 et 31 avaient dépêché sur place deux machines, complétées par un avion du Sqn 15.

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De quoi embouteiller les parkings, à telle enseigne qu’une partie des avions et du personnel du Sqn 29 étaient desserrés sur la base proche de RAF Waddington, tout en participant à l’exercice.

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Même si le détail de ces manœuvres aériennes conjointes est mal connu, on sait qu’elles ont notamment consisté en des missions mixtes de COMAO, les Tornado étant tournés vers leur rôle traditionnel air-sol, les Typhoon étant employés en mode air-air.

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Unies par des liens historiques et militaires fort anciens, il est particulièrement intéressant pour les forces aériennes des deux royaumes de pouvoir confronter, de façon régulière, leur expérience et les modes d’emploi de matériels qu’elles ont en commun et exploitent dans un même profil de mission, mais dans des environnements très différents.

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Cet exercice a constitué un véritable défi logistique pour la Force Aérienne Royale Saoudienne. Car si elle est indubitablement puissante, elle n’en reste pas moins demandeuse d’entraînements opérationnels plus variés et plus réalistes.

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Ce périple à longue distance était également une première pour les équipages des Typhoon. Acquis en 2006 dans le cadre du très controversé programme « Salam » (ou « Paix », en arabe), pour une valeur de plus de 5 milliards d’euros, les premiers avions ont été livrés en juin 2009: 32 de ces chasseurs dotent aujourd’hui les Squadrons 3 et 10, 2e Wing.

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Si à l’origine seuls 24 de ces appareils devaient être construits en Grande Bretagne et le reste – soit 48 machines – en Arabie Saoudite, divers problèmes techniques et industriels ont amené en 2011 à une renégociation des termes du contrat initial. Au final tous les Typhoon saoudiens, dont la ventilation exacte entre monoplaces FGR.5 et biplaces T54 n’est pas encore connue, elle pourrait encore varier, seront produits par BAE Systems dans son usine de Warton dans le Lancashire.

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Enfin, et même si ce sont surtout les opérations aériennes qui auront attiré l’attention des médias et des spotters, elles n’auront été qu’un volet – certes important – d’un travail plus large et plus fondamental de confrontation par les équipes techniques des deux pays et leurs experts. C’est ainsi que sitôt débarqué en Grande-Bretagne un groupe de contrôleurs aériens saoudiens rejoignait le Centre de Contrôle et d’Interception (Ground Control Intercept) de RAF Boulmer dans le Northumberland.

En guise de conclusion : qu’attendre de l’exercice ?

L’investissement des autorités civiles et militaires britanniques (à l’instar des françaises) dans un exercice comme « Saudi Green Shield » est manifeste. Il est permis d’imaginer qu’il y a une raison à tout cela, outre le légitime souci d’offrir aux forces des scénariii d’entraînement de qualité.

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Côté britannique, et d’un strict point de vue industriel, il convient de noter que les commerciaux de BAE Systems rêvent toujours d’un complément de commande espéré de 24 Typhoon supplémentaires, après avoir obtenu … peu après le Saudi Green Shield de Lossiemouth (2007), le marché de modernisation des Tornado, pour une somme avoisinant les 5 milliards de dollars.

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L’Arabie Saoudite est un pays avec de gros moyens financiers, inquiet pour sa sécurité et désireux, pour la garantir, de pouvoir compter sur du matériel très performant et fiable, même s’il est cher. Son partenaire US n’a pas toujours la volonté de lui offrir ce qu’il a de meilleur. N’est-ce pas le profil du client idéal pour le Typhoon … ou le Rafale ?

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